Il y a peu de personnages, aujourd'hui, capables de réunir dans la même semaine une foire aux livres américaine, une chaire au Forum économique mondial de Davos, un rituel védique dans son ashram aux pieds d'une montagne sacrée du Tamil Nadu, et l'animation d'un direct YouTube regardé par un million de personnes. Sadhguru fait tout cela. À soixante-huit ans, il porte un turban, chevauche des motos de grande cylindrée, cite les Yoga Sūtras de Patañjali, plaisante en télévision, lance des campagnes écologiques à l'échelle planétaire, et transmet — chaque mois, à des dizaines de milliers d'élèves — un programme de haṭha yoga classique qui exige quarante jours de préparation.

En français, il est mal traité. On le voit sur les vignettes YouTube et on le mélange avec d'autres coaches indiens moins exigeants. Ce portrait est une tentative, pour le lectorat francophone, de dire qui est vraiment Sadhguru : sans dévotion inutile, sans dédain français, sans simplification.

L'homme

Il s'appelle Jagadish Vasudev. On le surnomme Jaggi, et depuis quarante ans on l'appelle Sadhguru — un titre honorifique sud-indien qui signifie à peu près maître véridique, que ses élèves lui ont donné et qu'il a accepté sans revendiquer. Il naît le 3 septembre 1957 à Mysore, ancienne capitale royale du Karnataka, dans une famille telugu modeste et cultivée. Son père est médecin. Jeune, Jaggi est un lecteur compulsif, un motard, un garçon qui escalade les arbres pour y passer ses après-midis seul. Il étudie l'anglais à l'université, devient brièvement journaliste, puis monte une affaire d'élevage de volailles et un petit commerce de matériaux de construction. Il a vingt ans, il gagne sa vie, il n'a aucune inclination religieuse.

Et puis, en 1982, à vingt-cinq ans, se produit ce qui change le cours de sa vie. Un après-midi, il monte en moto sur la colline Chamundi, qui domine Mysore. Il s'assoit sur un rocher. Il raconte depuis lors — et il le raconte toujours de la même manière — qu'il est soudain traversé par une expérience dont il ne peut pas dire la durée, peut-être une demi-heure, peut-être plusieurs heures, qui dissout la frontière entre son corps et le paysage. Il redescend de la colline différent. Les semaines suivantes, des mémoires qui ne sont pas les siennes — ou qui sont les siennes mais qu'il ne savait pas posséder — remontent à la surface. Il comprend, dit-il, que ce n'est pas la première fois. Cette expérience sera le centre de tout ce qu'il fera ensuite.

Il ferme progressivement ses affaires. Il apprend à enseigner ce qu'il a lui-même reçu, en suivant les techniques du yoga classique telles qu'elles sont transmises dans sa lignée. En 1983, un an après l'expérience de Chamundi, il donne son premier cours à Mysore, devant sept personnes. Le cours durait trois jours. Ce cours — un protocole très précis appelé aujourd'hui Inner Engineering — a depuis été suivi par dix millions de participants dans le monde.

Isha Foundation

Il fonde en 1992 la Isha Foundation, organisation à but non lucratif dont le siège est au Tamil Nadu, dans le sud-est de l'Inde. Le mot Isha signifie à peu près ce sans-forme, et désigne, dans la tradition, une des manières de nommer le divin au masculin.

En 1994, il acquiert une parcelle de terre aux pieds des Velliangiri Mountains, près de Coimbatore. Ces montagnes sont sacrées dans le pays tamoul — on y grimpe pieds nus en pèlerinage, on y reconnaît depuis des siècles une présence de Shiva. C'est là qu'il installe l'ashram central, le Isha Yoga Center. L'endroit accueille aujourd'hui plusieurs milliers de résidents et de visiteurs chaque jour.

L'ashram fonctionne comme un petit État intérieur : une école primaire pour enfants d'Inde rurale, un hôpital, des cuisines collectives, des terrains d'entraînement pour le yoga, des temples consacrés, un centre de recherche sur l'eau et les sols. L'échelle est exceptionnelle pour une fondation spirituelle. Elle l'est restée gratuite pour les populations les plus pauvres — les programmes de base indiens sont donnés à prix libre ou financés par ceux qui peuvent payer.

Trois œuvres majeures

Le Dhyanalinga · 1999

Il appelle cela l'œuvre de sa vie. Le Dhyanalinga est un temple conçu pour la méditation, abritant un linga — représentation traditionnelle de la conscience pure — consacré selon des techniques yogiques classiques que Sadhguru dit avoir reçues de son propre maître. Le Dhyanalinga est achevé le 23 juin 1999 et ouvert au public le 23 novembre de la même année.

Ce qui rend ce lieu singulier, aux dires de ceux qui y sont allés, est que la simple présence — s'y asseoir, respirer — produit un état méditatif sans instruction particulière. Il n'y a pas de prêche, pas de rituel quotidien imposé, pas d'offrande exigée. On entre, on s'assoit, on reste. Le temple est accessible à quiconque passe par Coimbatore.

Adiyogi · 2017

Le 24 février 2017, à Coimbatore, le Premier ministre Narendra Modi dévoile un buste de trente-quatre mètres de haut — cent douze pieds — représentant Adiyogi, le premier yogi, nom donné dans la tradition à Shiva comme source primordiale du yoga. Le Guinness World Records l'homologue alors comme le plus grand buste sculpté au monde.

Le monument n'est pas que symbolique. Sadhguru l'a voulu comme rappel public de ce qu'il considère être le don le plus précieux de la civilisation indienne à l'humanité : le yoga comme science intérieure, technique disponible à quiconque, gratuite et sans appartenance religieuse. Sur le front de la statue, les trois lignes horizontales sont l'un des symboles yogiques les plus anciens.

Save Soil · 2022

En 2022, à soixante-quatre ans, il monte sur une moto à Londres et parcourt vingt-sept pays en cent jours pour arriver en Inde. La campagne s'appelle Save Soil — Sauver le sol — et vise à alerter sur la dégradation accélérée des terres agricoles dans le monde. Il rencontre des chefs d'État, des scientifiques, des ministres, parle devant des parlements.

Ce n'est pas sa première initiative environnementale. Depuis Project GreenHands (plantation massive d'arbres au Tamil Nadu), Rally for Rivers (protection des fleuves indiens) et Cauvery Calling (restauration du bassin de la Cauvery), Sadhguru fait partie des rares voix spirituelles à tenir un discours écologique sans adopter ni la posture moraliste, ni la rhétorique de la peur. Sa ligne est pragmatique : les sols vivants rendent des services mesurables, la civilisation s'effondre sans eux, agissons maintenant.

Inner Engineering — la pédagogie

Son programme central s'appelle Inner Engineering — ingénierie intérieure. Le nom a été choisi, dit-il, pour s'adresser au lectorat moderne : quelqu'un qui ne veut pas qu'on lui parle de religion mais qui comprend ce qu'est un système qu'on règle pour mieux fonctionner.

Le programme, en pratique, est un stage de plusieurs jours qui culmine dans la transmission d'une technique appelée Shambhavi Mahamudra Kriya. C'est une pratique de respiration, de posture et de mantra, de vingt-et-une minutes environ, à effectuer deux fois par jour. Elle exige, pour être efficace, d'être maintenue quarante-huit jours sans interruption après la transmission — un engagement qui, pour beaucoup, est déjà un exercice de discipline.

Autour de cette pratique, Sadhguru transmet ce qu'il appelle quatre dimensions : corps (anna maya kosha), esprit (mano maya kosha), énergie (prana maya kosha), et ce qu'il nomme bhava — l'émotion soutenue, l'intensité. Ce vocabulaire vient directement du Taittiriya Upanishad ; Sadhguru l'utilise presque inchangé, sans essayer de le franciser ou de l'anglo-saxonner pour plaire.

Son ton

Trois traits, dans son enseignement public, valent d'être relevés.

La rigueur. Sadhguru ne promet pas la paix intérieure comme un produit. Il dit, à longueur de conférence, que le yoga n'est pas un système de croyance, que ses effets dépendent uniquement de la pratique effective, et que personne ne fera le travail à votre place. Il refuse l'étiquette de guru spirituel au sens hollywoodien. Il se présente comme un ingénieur d'un certain système qu'on appelle l'être humain.

L'humour. C'est rare chez les figures de cette ampleur. Sadhguru rit souvent, plaisante avec ses auditoires, accepte les questions absurdes sans hauteur, reconnaît quand il ne sait pas. Cet humour est constamment au service d'une pédagogie : il désacralise ce qu'il faut désacraliser pour que le réel apparaisse.

La liberté de ton. Il ne ménage pas ses auditoires. Il pointe la paresse des croyants, moque l'adhésion aveugle, dit ce qu'il pense des modes et des conforts spirituels faciles. Cette liberté de parole — rare chez les figures de son envergure — fait partie de ce qui donne son relief à son enseignement.

Pourquoi le lire en français maintenant

La disponibilité de Sadhguru en français est paradoxale. Ses livres principaux sont traduits, mais la réception française est restée confidentielle — il est surtout vu par le prisme de clips YouTube décontextualisés. Or, son propos systématique est au contraire construit comme un enseignement rigoureux qui récompense la durée et la patience.

Trois raisons de s'en emparer en français.

Un yoga qui n'est pas dilué. En France, le yoga a été rendu présentable pour les salles de sport : postures, un peu de souffle, une philosophie de magazine. Sadhguru, lui, parle du yoga dans sa version complète — incluant dhyana, pranayama, kriya, bhakti, et la structure énergétique subtile. Pour qui veut approcher sérieusement la tradition, c'est une porte rare.

Un pont entre tradition et modernité. Il s'adresse aux dirigeants d'entreprise sans diluer la source. Il parle à la jeunesse mondialisée avec le vocabulaire des Yoga Sūtras. Cette traduction permanente entre deux univers est précieuse à l'heure où la plupart des transmetteurs choisissent l'un ou l'autre.

Une voix écologique inédite. Dans un moment où la question climatique a épuisé les mots, Sadhguru introduit un discours différent — celui du sol, du vivant, de la civilisation comme relation — qui sort des pièges habituels. Même pour qui refuse son yoga, son discours environnemental mérite d'être entendu.

Par où entrer

Inner Engineering : A Yogi's Guide to Joy · 2016

Traduit en français sous le titre Devenir le créateur de sa vie chez J'ai lu. New York Times bestseller. C'est l'ouvrage qui résume son enseignement général : vision, méthode, quelques pratiques accessibles. La meilleure porte pour découvrir.

Death : An Inside Story · 2020

Livre sur la mort du point de vue yogique. Il est encore peu commenté en français mais c'est probablement le plus singulier de son corpus — peu de figures contemporaines écrivent avec cette précision sur ce qui, pour la tradition indienne, n'est pas la fin.

Karma : A Yogi's Guide to Crafting Your Destiny · 2021

Démythologie du concept de karma, qu'il reprend à sa source technique — karma signifie action — loin de l'interprétation moralisante occidentale. Utile à qui veut comprendre ce mot autrement que comme sanction.

Le programme Inner Engineering en ligne

L'Isha Foundation propose le programme complet en ligne, traduit avec sous-titres français. C'est, pour qui veut au-delà du livre, la voie indiquée par Sadhguru lui-même. Il est payant — entre cent cinquante et deux cents euros selon les conditions — et mérite d'être essayé avec sérieux, pas survolé.


Nous reviendrons à Sadhguru. Un prochain texte détaillera la pratique Shambhavi Mahamudra Kriya — d'où elle vient, ce qu'elle fait, ce qu'elle exige. En attendant, le meilleur moyen de l'aborder reste de l'écouter : ses interviews longues sont sur YouTube, en anglais clair et mesuré.