Il y a des vies qu'on lit comme des romans, parce qu'il faudrait un romancier pour les inventer. Richard Alpert — devenu Ram Dass — est l'une d'elles. Né dans une famille juive aisée de Boston, fils d'un avocat d'affaires qui présidait le conseil d'administration de l'une des plus grandes compagnies de chemins de fer du Nord-Est, il fait des études brillantes, devient psychologue, enseigne à Stanford puis à Harvard, conduit avec un collègue les premières recherches académiques américaines sur les effets thérapeutiques du LSD et de la psilocybine, est renvoyé avec fracas de l'université en 1963, disparaît en Inde en 1967, et revient sous un autre nom — donné par un vieux saint illettré à qui il est incapable, des années durant, d'expliquer pourquoi il a tout quitté pour le servir. Ce portrait est une tentative de tracer l'arc.
Avant — Richard Alpert, Harvard, Timothy Leary
Richard Alpert naît le 6 avril 1931 à Boston. Ses parents sont cultivés, son père — George Alpert — est un homme public, un avocat, un administrateur influent. Richard est brillant, il le sait, il se fait reconnaître rapidement pour ce qu'il peut faire avec son intelligence : il devient docteur en psychologie à Stanford, puis professeur à l'université de Californie à Berkeley, puis à Stanford, avant d'être recruté à Harvard comme professeur associé en psychologie clinique et développement personnel. Il est riche (il a hérité de son père une petite fortune), il est influent, il est, à 30 ans, exactement ce que l'élite américaine d'après-guerre attendait de quelqu'un de son rang.
Il rencontre à Harvard un collègue plus âgé — Timothy Leary — qui s'apprête à changer la trajectoire de beaucoup de gens, à commencer par celle d'Alpert. Ensemble, ils lancent le Harvard Psilocybin Project en 1960, puis élargissent aux autres substances psychédéliques à mesure que celles-ci deviennent disponibles et qu'on en mesure les effets. Leurs travaux portent sur les usages thérapeutiques — traitement de l'alcoolisme chez des patients hospitalisés, effets sur la conscience des sujets consentants, exploration méthodique. Le contexte légal de l'époque permet tout cela ; la drogue n'est pas encore criminalisée.
Deux choses précipitent la chute. D'abord, Leary et Alpert commencent à expérimenter eux-mêmes, de façon de plus en plus libre, leurs propres substances — ce qui brise la posture académique de neutralité clinique. Ensuite, ils distribuent de la psilocybine à des étudiants de Harvard, hors protocole, ce qui est strictement interdit. Leary et Alpert sont renvoyés en 1963. Le scandale est retentissant. Alpert entre, à 32 ans, dans une période qu'il décrira plus tard comme un long brouillage — il continue l'expérimentation psychédélique, il cherche, il fuit aussi une certaine superficialité qu'il reconnaît à ses propres voyages.
L'Inde — 1967
En 1967, il part en Inde avec un ami, officiellement pour explorer d'autres traditions de conscience. Il voyage plusieurs mois. À un moment, un Américain expatrié nommé Bhagavan Das le prend en charge — jeune homme qui vit en Inde comme un sadhu depuis des années. Ils voyagent ensemble à travers l'Himalaya. Bhagavan Das finit par emmener Alpert voir son maître, un vieil homme qui vit dans un petit temple, enveloppé d'une simple couverture, au pied de l'Himalaya dans le Kumaon : Neem Karoli Baba, qu'on appelle plus simplement Maharaj-ji.
Ce qui se passe à leur première rencontre, Alpert l'a raconté cent fois, et à chaque fois avec la même perplexité — comme s'il n'arrivait toujours pas à y croire. Maharaj-ji lui parle de choses qu'il ne devrait pas savoir : la mort de sa mère, quelques mois plus tôt, dans un hôpital de Boston. La cause exacte du décès (infection pulmonaire). Des détails intimes. Il lui demande s'il a apporté ses pilules (LSD) ; Alpert sort une dose ; Maharaj-ji l'avale entière, sans ciller. Rien ne se passe. Au fil des heures qui suivent, Alpert perd ses repères. Ce qu'il cherchait depuis des années par les psychédéliques, il est en train de le rencontrer en face, incarné dans un homme qui n'a rien d'un professeur d'université.
Il reste. Il reçoit, à un moment non précisé, le nom de Ram Dass — serviteur de Ram, serviteur de Dieu dans la tradition hindoue. Il apprend les pratiques bhakti, la voie de la dévotion, centrée chez Maharaj-ji sur Hanuman, le dieu-singe serviteur fidèle de Ram. Il revient aux États-Unis en 1968, transformé au point que ses anciens collègues universitaires ne le reconnaissent plus.
Be Here Now — 1971
En 1971 paraît un livre qui va marquer son époque et continuer d'être lu cinquante ans après. Be Here Now. Ce n'est pas un livre ordinaire. C'est un objet graphique, en partie livre en partie mandala, imprimé sur papier brun, avec des illustrations psychédéliques, des calligraphies, des schémas, quelques centaines de pages entremêlant autobiographie, enseignements de Maharaj-ji, textes traditionnels hindous, et conseils pratiques. Il est distribué initialement par une petite association, puis prend une ampleur stupéfiante — plusieurs millions d'exemplaires vendus, traductions, éditions toujours disponibles.
Le livre fait passer un message simple, dit de plusieurs manières pendant trois cents pages : sois ici maintenant. Ce n'est ni l'intellect ni la volonté qui sauvent ; c'est la présence. Il popularise en anglais des notions hindoues entrées depuis longtemps dans le sanscrit mais jamais vraiment arrivées en Occident —darshan, bhakti, sadhana, seva—, et les intègre à un vocabulaire psychologique que le lecteur américain reconnaît.
On peut juger ce livre avec réserves aujourd'hui — il a les défauts de son époque, il simplifie parfois, il met sur le même plan des pratiques qui ne le sont pas. Mais il a fait quelque chose que aucun autre livre de cette génération n'a fait : il a donné à des millions d'Occidentaux des années 70, notamment à la contre-culture américaine naissante, la permission d'être spirituels sans être religieux. Steve Jobs, parmi d'innombrables autres, racontera que ce livre a décidé de son voyage en Inde.
Les années d'enseignement
Les décennies qui suivent, Ram Dass enseigne inlassablement. Il donne des conférences partout aux États-Unis. Il cofonde la Seva Foundation, organisation de santé communautaire active au Népal, en Inde et au Tibet (travail sur la cécité, notamment, avec Larry Brilliant — autre disciple de Maharaj-ji). Il cofonde la Hanuman Foundation, dédiée à la transmission spirituelle et au travail sur la mort. Il accompagne publiquement des personnes en fin de vie, ce qui devient l'une de ses grandes contributions — il dit que la conscience de la mort est la porte la plus directe à la présence.
Il écrit plusieurs autres livres, moins connus que Be Here Now, mais plus matures : How Can I Help? (avec Paul Gorman, 1985) sur le service compassionnel, Still Here(2000) sur le vieillissement et la mort, Polishing the Mirror (2013) sur la pratique bhakti. La qualité de sa prose s'affine avec les années ; le côté psychédélique s'estompe.
1997 — l'AVC comme grâce
En février 1997, à 65 ans, Ram Dass est victime d'un accident vasculaire cérébral massif. Il reste avec une aphasie expressive sévère — il comprend ce qu'on lui dit, mais il a du mal à produire les mots. Il est partiellement paralysé. Pour un homme dont la vocation consistait à parler en public, l'ironie est brutale.
Il refuse, après un temps de sidération, de voir l'AVC comme un malheur. Il l'interprète comme un acte de grâce — un coup du maître qui l'a obligé à aller plus loin dans ce qu'il enseignait depuis des décennies. Il continue à enseigner, plus lentement, avec des silences, avec une présence différente. Ses retraites de l'après-AVC sont souvent plus intenses que celles d'avant. Les participants rapportent qu'ils y ont rencontré quelque chose que les discours brillants ne leur avaient pas donné.
Il s'installe à Maui, dans une maison posée sur une colline face au Pacifique. Il développe, pendant ses dernières vingt années, un enseignement qu'il appelle Loving Awareness — la conscience aimante comme état de base, ni technique ni effort, ni exclusive à aucune tradition. C'est sa synthèse de fin de vie. On peut l'écouter sur les derniers enregistrements — sa voix est cassée, ses phrases sont courtes, mais ce qu'il transmet est devenu extrêmement net.
Mort et héritage
Ram Dass meurt le 22 décembre 2019 dans sa maison de Maui, à 88 ans. Peu de temps avant sa mort, il enregistre plusieurs messages vidéo — où on le voit paisible, lucide, souriant. Sa fondation (Ram Dass / Love Serve Remember Foundation) continue de diffuser ses enseignements gratuitement.
Son héritage a trois dimensions distinctes.
Pour la culture occidentale générale : il fait partie des trois ou quatre figures qui ont rendu pensable, dans l'Amérique d'après-guerre, une spiritualité non-religieuse sérieuse. Sans lui, sans Alan Watts, sans quelques autres, le paysage actuel — pleine conscience à l'école, yoga dans les studios de fitness, méditation en entreprise — n'aurait pas pris la forme qu'il a.
Pour les pratiquants sérieux : il a été une porte d'entrée à la tradition bhakti hindoue pour des dizaines de milliers d'Occidentaux. Certains y sont restés ; d'autres en sont sortis pour aller vers le bouddhisme, la kabbale, le christianisme contemplatif. Peu importe — il a permis le premier pas.
Pour les travailleurs du deuil et de la mort : son apport au conscious dying américain est probablement inégalé. Toute une génération d'infirmier(e)s de soins palliatifs, d'accompagnantes, a été formée, directement ou indirectement, par ses enseignements et son exemple.
Les limites — honnêtement
Ram Dass n'a pas prétendu être parfait. Il a lui-même reconnu publiquement ses zones de trouble — rapports difficiles avec la sexualité, relations compliquées avec certains disciples, incapacité à s'occuper de ses propres émotions les plus difficiles tant qu'il n'a pas eu l'AVC. Il a changé de positions plusieurs fois au cours de sa vie sur des questions importantes (il fait un coming-out bisexuel tard dans sa vie, se dédit sur certains enseignements de jeunesse). Il ne faut pas lire sa vie comme une hagiographie. Il faut la lire comme un grand parcours humain, avec ses virages, ses fautes, ses retours.
Par où entrer
Be Here Now · 1971
Traduit en français sous le titre Remember, Be Here Now(HarperOne / éditions diverses). Objet graphique sans équivalent. Pas facile à lire d'un trait — il faut le laisser trainer à côté du lit, l'ouvrir au hasard. C'est un livre de pratique, pas un livre de thèse.
Still Here · 2000
Sous-titré Embracing Aging, Changing, and Dying. Écrit après l'AVC, plus mature, plus direct. Traduit en français : Vieillir en paix : l'art de changer, de grandir et de mourir. Son livre le plus universellement utile.
Les enregistrements audio
Ram Dass a enregistré des centaines d'heures de talks. L'association Love Serve Remember en conserve une grande partie, accessible gratuitement sur leur site et en podcast (Here and Now). Pour qui peut écouter en anglais, c'est probablement la meilleure entrée — sa voix porte ce que ses livres ne peuvent pas porter.
Nous reviendrons à Neem Karoli Baba — le maître qui a fait Ram Dass — dans un prochain texte du pilier Transmission. C'est, selon certains, l'un des derniers grands avadhutas du XXᵉ siècle indien.