Il y a peu de philosophes du XXᵉ siècle dont les enregistrements de conférences continuent, cinquante ans après leur mort, d'être écoutés par des jeunes gens qui n'étaient pas nés quand ils parlaient. Alan Watts est de ceux-là. On trouve ses extraits partout — en ouverture de podcasts, en samples de musique ambient, en voix off de TikToks spirituels mal traduits. L'érosion par la circulation est évidente. Et pourtant, retourner au corpus lui-même — les vingt-cinq livres, les centaines de conférences enregistrées, les essais — est une expérience singulière. Watts n'avait rien d'un gourou. Il n'avait rien d'un ascète. Il buvait, il a eu trois femmes, il est mort d'un cœur abîmé à 58 ans. Mais ce qu'il a fait, personne d'autre ne l'avait fait avant lui.

Chislehurst, Kent — un enfant étrange

Alan Wilson Watts naît le 6 janvier 1915 dans un village du Kent, à quelques kilomètres au sud-est de Londres. Ses parents sont modestes — Laurence, employé chez Michelin ; Emily, enseignante dans un pensionnat pour filles de missionnaires chrétiens. Fils unique. Très tôt, il s'intéresse à l'Orient — par un hasard biographique improbable. La mère d'Alan reçoit des cadeaux exotiques envoyés par les missionnaires qu'elle connaît ; dessins chinois, statuettes bouddhistes, broderies, quelques livres. L'enfant dévore.

À quatorze ans, il découvre le bouddhisme par l'intermédiaire d'écrivains britanniques qui commencent à s'y intéresser (la Société Bouddhiste Londonienne est fondée en 1924). Il assiste à des conférences. Il lit Christmas Humphreys, magistrat et bouddhiste, figure de la renaissance du bouddhisme en Grande- Bretagne. À dix-sept ans, Alan publie son premier livre — An Outline of Zen Buddhism. À vingt, il publie The Spirit of Zen. Il n'a jamais mis les pieds en Asie.

Prêtre épiscopal, 1945-1950

En 1938, à 23 ans, Watts émigre aux États-Unis. Il se marie avec Eleanor Everett — fille de Ruth Fuller Everett (elle-même bouddhiste sérieuse, future disciple de Sokei-an Sasaki, pionnière du Zen américain). Il commence à enseigner. Puis, dans un virage que personne n'avait prédit, il décide d'entrer dans l'Église épiscopalienne. Il étudie la théologie chrétienne au Séminaire d'Evanston (Illinois) et est ordonné prêtre en 1945, à 30 ans. Il devient chapelain de l'université Northwestern.

Pourquoi ? La question mérite d'être posée. Watts ne fait pas cela par conversion ; il n'abandonne pas le bouddhisme. Il raconte, plus tard, qu'il voyait dans le christianisme épiscopal une tradition sacramentelle riche, qu'il voulait tester de l'intérieur. Il découvre aussi vite les limites institutionnelles — les hiérarchies, les dogmes rigides, l'incapacité à parler de l'expérience mystique réelle. En 1950, après cinq ans de ministère, il démissionne. Il quitte aussi Eleanor. Il part pour la Californie, où l'attend le reste de sa vie.

Californie, l'effervescence

Watts arrive à San Francisco en 1951, à 36 ans. Il rejoint l'American Academy of Asian Studies — école alors dirigée par Frederic Spiegelberg, un autre Européen passionné d'Orient. Il y enseigne aux côtés de figures qui vont compter : Haridas Chaudhuri, Ananda Coomaraswamy, Saburo Hasegawa. La Bay Area est en train de devenir ce qu'elle sera dans les années 60 — un laboratoire d'expériences spirituelles et culturelles sans équivalent.

Watts y écrit ses grands livres. Il donne des conférences qui deviennent des événements. Il anime à partir de 1953 une émission de radio sur KPFA, la chaîne libre de Berkeley — émission qui, épisode après épisode, pose les bases de ce qu'on appellera plus tard la philosophical entertainment : la philosophie parlée avec rigueur mais sans jargon, avec humour, avec rythme.

Il rencontre les Beat — Jack Kerouac (qui le moque légèrement dans The Dharma Bums sous le nom d'Arthur Whane), Allen Ginsberg, Gary Snyder, plus tard Alan Ginsberg. Il est, malgré son accent britannique et sa relative bourgeoisie, l'un des liens intellectuels entre la génération Beat et les milieux universitaires qui découvrent l'Orient. Il servira aussi de pont, quelques années plus tard, avec la contre-culture psychédélique qui émerge autour de Timothy Leary.

The Way of Zen — 1957

En 1957 paraît son livre décisif : The Way of Zen. C'est le premier ouvrage en anglais qui présente le bouddhisme Zen à un public large avec à la fois solidité doctrinale (Watts lit les textes, il connaît le Mahayana, il maîtrise les concepts) et lisibilité poétique (il écrit dans une langue limpide, presque conversationnelle, avec des métaphores qui tiennent). Le livre devient un best-seller international. Il est, aujourd'hui encore, l'une des meilleures introductions au Zen disponibles en langue occidentale.

Immédiatement après, il publie Nature, Man and Woman (1958), qu'il considère comme son meilleur livre — un essai moins connu, plus dense, où il cherche à réintégrer la dimension érotique dans la cosmologie spirituelle (influence du Tantra, lu avec sérieux). Beaucoup de critiques s'accordent aujourd'hui à dire que Watts avait raison : c'est peut-être son texte le plus accompli.

The Book — 1966

Neuf ans plus tard, à 51 ans, Watts publie le livre qu'il voulait écrire depuis longtemps : The Book: On the Taboo Against Knowing Who You Are. Il s'agit de son essai philosophique mature sur la question de l'identité. La thèse centrale — que Watts reprend du Vedanta advaita, de la philosophie de Ramana Maharshi, mais qu'il reformule dans un langage occidental contemporain — est que le moi individuel est une illusion culturellement produite, que nous sommes, en réalité, le tout en train de se vivre comme chacun, et que notre société entretient un tabou contre cette connaissance parce qu'elle y perdrait ses conditions de production. The Book est son testament intellectuel, au sens où l'œuvre suivante ne fera que décliner et illustrer.

Le style — philosophical entertainer

Watts refusait le titre de professeur autant que celui de maître spirituel. Il s'appelait lui-même philosophical entertainer — entertainer philosophique. La formule pourrait passer pour une coquetterie ; elle est substantielle. Watts considérait qu'une partie de la sagesse orientale tient dans une qualité de jeu — ce que le Zen appelle lila, et que l'Occident a oublié dans sa crispation sur le sérieux. Il voulait, dans ses conférences, produire simultanément de l'intelligence et du rire. Il y parvenait presque à chaque fois.

Écouter aujourd'hui un enregistrement de Watts est une expérience singulière. Son rythme est reconnaissable entre mille — phrases longues, modulées par la voix, ponctuées d'éclats de rire brefs. Il pose des concepts précis en les enrobant dans une musique qui les rend digestibles sans les affadir. Il a probablement été l'un des premiers grands vulgarisateurs sérieux de la philosophie orientale à la radio et à la télévision.

Les limites — honnêtement

Il serait malhonnête de fermer ici sans mentionner ce qui a assombri les dernières années. Watts a un problème d'alcool de longue date. À la fin de sa vie, il boit lourdement, tous les jours. Ses proches s'en inquiètent. Il semble incapable d'appliquer à lui-même lapresent awareness qu'il professe en public. Sa vie conjugale a été chaotique — trois mariages, des séparations douloureuses, des enfants nombreux (sept) souvent peu accompagnés. Il n'a jamais prétendu incarner un idéal éthique ; il a parfois été blessé d'être attaqué sur ce terrain. Il répondait qu'un menu de restaurant ne doit pas être jugé comestible. La réplique est élégante, et en partie recevable. Elle ne lève pas toutes les questions.

Le 16 novembre 1973, à 58 ans, Watts meurt dans son sommeil à Mandala House — sa retraite de Druid Heights, au nord de San Francisco. La cause officielle est une défaillance cardiaque. Ses proches et sa famille reconnaissent que des décennies d'alcool y ont directement contribué.

Pourquoi il reste contemporain

Cinquante ans après sa mort, Watts est probablement plus entendu qu'il ne l'a jamais été de son vivant. Trois raisons se combinent.

La première est technologique. Sa famille, via l'organisation Alan Watts Organization, a systématiquement numérisé les centaines d'heures de ses conférences enregistrées. Ces archives sont disponibles, en partie gratuitement, en partie sous abonnement. Des milliers d'extraits circulent sur YouTube et sur TikTok, souvent sortis de leur contexte, souvent hors de son intention, mais qui donnent accès à la voix elle-même — chose que les textes seuls ne pouvaient pas donner.

La deuxième est culturelle. La Silicon Valley, à partir des années 2000, a intégré Watts comme l'un de ses auteurs de chevet. Steve Jobs a explicitement cité son influence. Beaucoup de fondateurs de startups, de designers, de podcasteurs, citent Watts comme leur porte d'entrée au Zen et au Taoïsme. C'est paradoxal — Watts détestait le monde corporate — mais sa clarté rend son propos universellement utilisable.

La troisième est philosophique. Les questions qu'il posait — qui sommes-nous, en quoi notre sentiment d'identité individuelle est-il une construction, qu'y a-t-il à expérimenter au-delà de l'ego — sont devenues centrales dans la culture populaire de la méditation, des psychédéliques, des technologies de la conscience. Watts avait anticipé. Le reste est arrivé.

Par où entrer

The Way of Zen · 1957

Traduit en français sous le titre Le Bouddhisme Zen. La meilleure porte d'entrée si on n'a jamais lu Watts. Dense mais lisible. Le livre qui a ouvert le Zen à l'Occident.

The Book · 1966

Traduit en français : Le Livre de la Sagesse. Plus court, plus direct, plus central. La philosophie mature de Watts en 150 pages. À lire avant d'écouter les conférences, pour avoir la charpente.

Nature, Man and Woman · 1958

Peu traduit, moins connu. Si vous avez lu les deux précédents et voulez sa pensée la plus aboutie sur l'érotique et la nature, c'est ici.

Les conférences enregistrées

Des centaines d'heures disponibles. Commencez par Out of Your Mind, série de six conférences données au début des années 1960 — la synthèse de sa pensée au meilleur de sa forme. Disponible en CD ou en streaming audio.


Watts disait qu'il suffit d'écouter le son de la pluie pour comprendre le Zen. C'est à la fois vrai et insuffisant. Son œuvre reste, cinquante ans après, le meilleur commentaire qu'on ait encore écrit en langue occidentale à propos de cette évidence qui se dérobe.